Discours de réception
Prix Albert-Tessier 2010

Madame la Ministre St-Pierre,
Monsieur le Ministre Gignac,
Distingués lauréats et lauréates,
Mesdames et Messieurs,

Pour dire le «vrai», je suis un enfant de l’Office national du film.
Avant ma naissance «professionnelle», je suis venu au monde en Suisse
dans les Grisons où on parlait le romanche;
ensuite j’ai habité en Suisse allemande;
puis mes parents ont déménagé en Suisse française lorsque j’ai eu 10 ans;
c’était en pleine guerre, en 1943.
Mes chers petits copains de l’école ont pris l’habitude de dire:
on attend le «boche» à la sortie!

Cela m’a beaucoup endurci le corps et adouci le caractère!

Grâce à cette jeunesse d’immigrant,
je n’ai pas eu tellement de difficultés à émigrer au Québec.

Maintenant que j’ai entendu ces louanges concernant ma vie comme monteur,
il faut que je vous dise comment a commencé cette carrière.

Mon premier vrai travail, en 1956, je l’ai commencé
au Service de cinéphotographie de la province de Québec.

Gilbert Fournier, le directeur, m’envoie avec Paul Girard,
faire des photos et des bouts de film
dans tous les villages de la Côte Nord, de Baie Comeau à Blanc Sablon,
sur un bateau qui s’appelait le Marie-Stella.

L’équipe faisait le dépistage de la tuberculose, surtout auprès des communautés
autochtones. Pour attirer les Indiens, on faisait des projections de films.

À cette époque, il n’y avait pas d’électricité à Harrington Harbour,
on faisait de la petite séduction avec un projecteur et un générateur.

La séance de cinéma se faisait sur le quai ou dans le village.
J’ai ainsi projeté Un Homme et son péché;
les Indiens aimaient beaucoup Bill Wâbo; ça les faisait mourir de rire.

Le lendemain je tournais quelques plans et prenais des photos.
Ce voyage a duré 3 mois.

Lorsque je suis revenu à Montréal, le ciel m’est tombé sur la tête:
toutes les photos et films que j’avais pris étaient voilés, donc inutilisables.

Mon stock de pellicule avait souffert d’être placé à côté des rayons x
pendant si longtemps; je l’ai compris trop tard!
Je fais part de ma bêtise à Monsieur Fournier.

Je suis honteux, j’ai les cheveux dressés sur la tête (à cette époque-là, j’en avais!)
J’étais certain que je venais de perdre un travail que j’aimais beaucoup.
Il m’a dit: Eh ben… il va falloir que tu y retournes l’an prochain!
C’est là que j’ai compris que je n’étais plus en Suisse!

Bon c’était mes débuts.

Bien mal parti pour un Prix Albert-Tessier!

Par la suite, j’ai touché à tout:
J’ai fait une série avec Paul Gouin
où j’ai tourné toutes les églises du Richelieu jusqu’à Sorel.
J’ai sonorisé des films pour l’abbé Proulx.
J’ai tourné le sculpteur Médard Bourgault à Saint-Jean-Port-Joli.
j’ai suivi l’électrification rurale en Abitibi.
J’ai fait beaucoup de films scientifiques
pour l’École de médecine vétérinaire de Saint-Hyacinthe.

Enfin, en 1961, l’ONF veut de moi. J’étais fin prêt.
On était tous des jeunes qui arrivaient de différents milieux.
La plupart sortaient de l’Université.
Ils cherchaient leur identité et moi aussi.
Nous étions tous animés d’un désir fou de connaître les gens,
d’aller parmi le vrai monde.
On tournait avec une caméra légère, un éclairage minimal et du son synchone.
Fini le plateau de tournage, on réinventait le cinéma documentaire!

Comme on tournait les films de manière différente,
j’étais obligé moi aussi de monter différemment.

Les documentaires sont la plupart du temps tournés dans le désordre.
On ne sait pas nécessairement ce qui va servir au début ou à la fin du film.
C’est la mise en relation qu’on fait entre deux plans qui crée du sens et de l’émotion.
C’est là, dans la salle de montage, qu’on construit le film.

C’est à cette époque, à l’ONF, qu’est né le cinéma direct.
Ce fut le plus grand apport du cinéma canadien et québécois
à la cinématographie mondiale.

Durant toutes ces années,
j’ai eu le plaisir de travailler avec 16 récipiendaires du Prix Albert-Tessier
et un Prix Athanase-David.
Je suis très fier et très heureux aujourd’hui de me joindre à eux — ET À VOUS TOUS.

Un très grand merci à tous ceux et celles qui ont contribué à faire en sorte
que je sois ici aujourd’hui,
en particulier ceux et celles qui ont présenté ma candidature et ceux qui l’ont retenue.

Je salue mes amis et ma famille qui se sont joints à moi pour partager mon bonheur.

Merci à l’équipe des Prix du Québec,
et un grand merci à VOUS, madame la Ministre.
Parce que, au-delà de ma personne,
c’est à TOUS les artisans du cinéma que vous rendez hommage.

Werner Nold
9 novembre 2010