HOMMAGE À GILLES CARLE
Rendez-vous du cinéma québécois

C’est en 1980, à l’occasion d’une semaine du cinéma québécois tenue à la Cinémathèque française, que j’ai pris conscience que j’étais le monteur d’un monument!

On avait fait, Gilles et moi, notre premier film ensemble vingt ans plus tôt : Dimanche d’Amérique. C’était le premier film de Gilles et mon premier montage. C’est sur ce film que j’ai appris l’essentiel de mon métier. J’ai découvert sur le tas et seulement à la fin du montage que la pellicule et le son étaient numérotés pour faciliter la synchro. Je n’ai pas réussi à synchroniser le plan large montrant Tony Massarelli chantant sur un tas de vieilles planches : Pour t’aimer, j’ai menti!

À Paris donc, en 1980, j’avais déjà monté près d’une dizaine de films pour Gilles, dont Léopold Z, et je venais présenter des films de plusieurs cinéastes québécois aux Parisiens. Au moment où j’ai présenté La Vie heureuse de Léopold Z, il n’y en avait plus que pour Gilles Carle; les spectateurs ne s’intéressaient plus aux autres films : Parlez-nous de monsieur Carle!

Deuxième soirée, cette fois à Beaubourg : la même chose se produit. Il y avait même des cinéphiles de la veille au Palais de Chaillot qui étaient revenus.

Gilles, au cours de ces vingt ans, avait réalisé dans le privé plusieurs longs métrages de fiction, dont Le Viol d’une jeune fille douce, Red, Les Mâles, La vraie nature de Bernadette, La Mort d’un bûcheron, etc. On oublie aujourd’hui que tous ces films avaient été vus en France et avaient été très populaires là-bas. Il a vraiment été notre premier ambassadeur du cinéma québécois en France.

C’est un gars qui avait une capacité de travail inouïe. Moi je fonctionnais sur le 110 volts et lui, il m’a branché sur le 220.

Lorsque nous montions un documentaire, il était présent, assis à côté de moi toute la journée, ce qui ne l’empêchait pas de rentrer le soir et d’écrire son article pour le Nouveau Journal. Il n’arrêtait jamais. Entre deux séquences, comme durant le montage de Ô Picasso, pour nous détendre on se tirait au poignet. J’étais très fort alors, mais je n’ai jamais gagné contre lui.

Quand je montais une fiction pour lui, il me laissait seul pendant la journée. Fin de l’après-midi, il se pointait pour voir ce que j’avais fait. Il était généralement très enthousiaste. Une fois cependant on n’était pas d’accord, il est parti pas très content. Le lendemain matin, sur le mur dans ma salle de montage, j’aperçois un grand dessin de Gilles qui représentait un grand tarlâ. Bref un bonhomme debout sur un socle, qui me ressemblait vaguement, flambant nu, un tout petit zizi perforé comme la pellicule, avec la citation dessous : Werner a une vision 16mm des choses. Ah! le salaud, il avait eu le dernier mot!

Quelque vingt ans plus tard, Daniel Pinard — alors directeur du Programme français — me demande de faire un film sur les vingt-cinq ans de la production française. J’ai visionné 150 films et sélectionné ce que je trouvais de mieux dans nos archives. Mis ensemble, c’était impressionnant, mais… d’une grande platitude. J’ai appelé Gilles pour qu’il vienne à mon secours. Enthousiaste, il m’a rebranché sur le 220. Huit heures du matin chez lui au Carré Saint-Louis, nous rédigions le scénario fébrilement. Gilles écrivait et me passait le crayon quand il avait des ampoules aux doigts. Apès mon départ de chez lui, il continuait le travail sur la bande sonore avec François Guy et Chloé Sainte-Marie. Il composait des chansons qu’il me rapportait comme des cadeaux. Ce film fut une véritable histoire d’amour entre lui et moi, avec toute l’équipe, réalisé en hommage à l’ONF : Cinéma, cinéma.

Aujourd’hui avec le recul, en repensant à son impressionnante filmographie, je dirais que le plus beau film de Gilles, celui qui ressemble le plus à l’homme que j’ai connu, celui qui rassemble ses racines du nord, son goût de la fête, de la musique, de l’humour et de l’amour, c’est L’Âge de la machine. C’est un véritable chef-d'oeuvre. Mon seul regret c’est de ne pas l’avoir monté.

Werner Nold, orphelin du monument!


Avec Gilles Carle, Cinéma cinéma; 1985. Photo Jean Goupil.

Note: Ce texte écrit par Werner Nold fut lu par Pierre Curzi au cours d’une soirée hommage à Gilles Carle aux Rendez-vous du cinéma québécois, février 2010