Hommage posthume à Norman McLaren

En 1953, lors de mes études de photographie en Suisse, Norman McLaren, l'O.N.F., Yousouf Karsh, Félix Leclerc et la Gendarmerie royale du Canada représentaient à peu près la totalité de mes connaissances du Canada.

Rendre hommage à Norman McLaren... Honoré, humble, pas à la hauteur, pourquoi moi? Je ne faisais pas partie de ses intimes. Pourquoi pas moi? Je l'ai côtoyé pendant tant d'années.

C'est Claude Jutra qui m'a présenté à Norman, en 1962. J'étais très ému et impressionné; je confesse que je me souviens très peu de cette première visite. Il m'expliquait comment il fabriquait la trame sonore, pour je ne sais plus quel film; je n'ai pas compris grand-chose.

J'étais fasciné par l'homme. Je me souviens tout particulièrement de ses yeux. Comme tous les grands personnages que j'ai rencontrés par la suite, il avait un regard bien particulier. Des yeux doux, tristes, scrutateurs, qui tantôt me fouillaient furtivement, pour aussitôt me quitter pour son for intérieur; le regarder à ce moment-là, c'était comme scruter un lac sans fond, je devenais triste à mon tour.

Il travaillait dans deux petits bureaux transformés en salle de montage et en plateau de tournage. Il y avait un tel bric-à-brac qu'il fallait presque le découvrir. Ces deux réduits donnaient sur un corridor où peu de gens passaient. On ne rencontrait donc pas Norman par hasard. Juste à côté de lui travaillait Evelyn Lambart, son assistante pour plusieurs de ses films; elle était là, souriante, rassurante.

Il y a toujours été mal logé; son équipement vieillot, Moviola et caméra, ont probablement servi à faire tous ses films, depuis ses débuts à l'O.N.F. (Il y a été engagé par John Grierson, en 1941). Donc, grâce à Claude qui m'a permis de briser cette glace, j'ai renouvelé ma visite à Norman presque régulièrement deux fois par année.

Timidement, je frappais à sa porte et timidement il me l'ouvrait. Notre rencontre commençait toujours par des excuses mutuelles suivies d'un silence qui augmentait sensiblement le malaise. Lorsque j'étais avec Norman, j'oubliais le peu d'anglais que je savais et il passait péniblement au français pour me rendre mon séjour agréable.

Il m'expliquait ce qu'il était en train de faire; il me faisait des démonstrations, comment graver des trames sonores. Il s'informait de mes montages, on parlait de l'Office. Puis je rassortais de chez lui à reculons, heureux, mal à l'aise, gêné de l'avoir dérangé. Six mois plus tard, je prenais mon courage à deux mains et je récidivais.

Il m'avait passé deux filtres Polaroid et nous collions du « scotch tape » sur un des filtres et la polarisation donnait des couleurs absolument fabuleuses; je cherchais du « tape » de différentes qualités pour obtenir toutes sortes d'effets différents. Norman m'a demandé de ne pas parler de cette expérience, car il avait l'intention de l'utiliser dans un de ses prochains films. Je n'en ai jamais parlé et Norman n'a jamais fait ce film.

Un jour, à ma grande surprise, c'est lui qui frappe à la porte de ma salle de montage, la boîte de Pas de deux sous le bras. « Werner, j'ai beaucoup de difficultés avec une coupe. » Qu'à cela ne tienne, me dis-je, je vais enfin pouvoir lui montrer ce dont je suis capable!

Je pense avoir essayé au moins pendant deux heures, sans succès.

Norman était navré pour moi. Il s'en voulait de m'avoir mis dans cette situation. Je suis donc le coréalisateur de la seule mauvaise coupe dans Pas de deux, et c'est aussi la seule coupe qu'il y ait dans ce film! Après la construction de l'édifice Grierson, Norman a déménagé dans un beau grand bureau tout neuf, mais là encore il n'était pas aisé de le trouver. La plupart des gens pouvaient passer devant sa porte sans se douter que c'était son lieu de travail. Ça ne lui a pas pris de temps pour transformer ce bureau en véritable capharnaùm: planche à dessin, peintures, papiers, bouts de film. Il gardait tout. Comme Picasso. Picasso qui lui portait d'ailleurs une grande admiration.

Il était moins visible encore dans ce bureau que dans l'ancien. Mais il était là, terriblement productif.

Le malaise qu'il y avait entre nous, c'est-à-dire cette timidité presque maladive, nous l'avons pourtant entretenu près d'un quart de siècle!

Peu de temps après sa retraite, un jour, sur ma table de montage,
j'ai trouvé le livre «Les dessins de Norman McLaren» avec cette dédicace:

Je l'aimais cet homme-là!

Il est sorti timidement de ma vie pour entrer de plain-pied dans ma mémoire.

Werner Nold
Avril 1987